La première création du projet Faire Tomber Les Murs débute à l'automne 2009. Avec l'aide des associations Partage et Escapade, Henri Bornstein réunit un groupe d'habitants dans un atelier de témoignage et d'écriture.


L'écriture du texte

A partir de thèmes proposés par l'auteur, les participants produisent des textes. Dans l'atelier, véritable lieu de paroles, chacun se raconte et raconte sa vie dans son quartier.


Les témoignages sont enregistrés :

Nicole se souvient de sa jeunesse...

Chantal raconte les anecdotes du quartier...

   

D'autres écrivent des textes sur des sujets proposés par Henri...

Un objet

La nuit
la nuit tombe
La nuit tombe dans la bouteille
La nuit tombe dans la bouteille et il fait froid
dans la bouteille et il y fait si froid que la nuit y tombe.
La bouteille plombe, elle fait rouler le sol froid, une roulotte passe dans la nuit
il fait nuit et le carreau se fend, la roulotte a les rideaux rouges le liquide est rouge, tes joues aussi
Rouge est le carreau, rouge est la bouteille, rouge est la nuit, rouge est la roulotte, rouge sont tes joues
Ronge tes joues, ronge la bouteille, ronge la nuit, ronge le carreau, ronge la roulotte
ronge tes jours, ronge tes nuits sur ta bouteille rouge; la roulotte est passée
elle a roulé sur les nuits, les jours et la bouteille, elle est passée
tu la laissée partir, t'as laissé partir tes jours, tes nuits-et la roulotte
t'es sur le carreau, avec ta bouteille, t'as froid
t'as la nuit sur les yeux,
du rouge sur les lèvres
et la bouteille
la bouteille
toujours
Christine

Merci cher père...

Quand j'étais jeune, et qu'il m'arrivait d'être en révolte, je disais très souvent à ma famille que je n'étais pas comme eux, et qu'ils ne m'avaient pas élevée et pour clôturer le tout, je rajoutais que je n'étais pas « arabe »... !

Pour me calmer, je prenais mon stylo et mon cahier, et avec mon langage de l'époque et ma dyslexie, j'écrivais, cela me faisait beaucoup de bien, car je me vidais. L'écriture jusqu'à ce jour, m'a apportée de l'assurance a fait travailler mon imaginaire et associée à la mémoire, elle a remplacé l'appareil photo, elle a certainement aussi économisé à ma famille des séances chez le psychologue.

Pour en revenir à ma famille, il est vrai qu'elle ne m'a pas totalement élevée, en fait, je suis née au bled.

A Ain-Tedelès en Algérie dans la Willaya (qui veut dire : département) de Mostaganem. Lors d'un voyage au pays avec ma mère, elle m'a montré, l'endroit où je suis née. Pas terrible... ! À côté les appartements de Bagatelle sont des palaces. Je suis née dans un bidonville, mais attention je ne renie pas cela... ! C'est ma grand-mère maternelle qui a coupé le cordon. C'était en décembre 1972, mon père était lui déjà en France après l'appel du gouvernement français, il s'est retrouvé parmi d'autres compatriotes venus de l'autre côté de la Méditerranée, pour construire, et ainsi se détruire par ce sale boulot, sans pouvoir profiter plus tard de leur retraite pour certains, mon père en faisant parti. Sans le savoir, mon père nous a offert un avenir meilleur, il m'a sauvée, bien que je puisse aimer l'Algérie, je serais certainement morte, ou jetée de côté sous prétexte d'être née handicapée.

En avril 1974, ma soeur, ma mère et moi-même l'avons rejoint, peu de temps après, le service social à l'enfance, a très vite vu que j'avais un « pet de travers » du coup, je fus amenée à « la Fontaine Salée » centre de rééducation fonctionnelle de Saliès-du-Salat, petit village situé en Haute-Garonne, on m'a placée là-bas, car je devais avoir des soins constants que ma mère ne pouvait pas assumer à elle seule. J'aime beaucoup ce village j'y ai passé près de 15 ans de ma vie, j'y ai vécu des moments de joie, de peine, j'ai aussi appris la culture française, sa langue, la générosité, l'humain, les traditions, le Père Noël, la petite souris... ! Et j'étais aussi contente, car quand lorsqu'on regardait la télé, les infirmières ne changeaient pas forcément la chaîne parce qu'il y avait un couple qui s'embrassait, par contre chez moi, ouh la la... ! Avec ma grand-mère, c'était HRALM... ! (En gros pas bien... !)

Bien que je puisse vivre ici en France, je ne peux oublier le pays qui m'a vu naître, je suis très attachée à l'Algérie, j'aime ses couleurs, ses odeurs, la beauté visuelle de tous ses paysages, son histoire, bien qu'elle soit douloureuse. J'ai vraiment découvert l'Algérie lorsque j'allais en vacances avec ma mère tous les ans, et au travers des magnifiques films d'Alexandre Arcady et du couple mythique qu'il avait formé à l'écran, ce couple de pieds-noirs, un peu envahissant Marthe Villalonga et Roger Hanin.

J'aime aussi la France, car elle m'a vu grandir, elle a fait de moi, la femme que je suis. Bien qu'elle puisse se dégrader, je garde tout de même espoir, mais si je devais faire un choix, il me serait très difficile. J'espère ne jamais arriver à cette situation un jour... ! Cela me rappelle tout de même une anecdote terrible, certains étrangers se voyaient déjà rentrés dans leur pays d'origine. Ça ne vous rappelle rien ? 2002 deuxième tours des présidentielles : Chirac face à Le Pen, eh bien, j'ai pris conscience et j'en ai pleuré de douleur, ce ressenti que les pieds-noirs eurent en 62 en quittant l'Algérie pays qu'ils aimaient tant, laissant leurs souvenirs loin derrière. »

Putain d'histoire...!
Fatiha

Me présenter...

Me présenter, dire qui je suis est compliqué. Il me semble parfois ne plus être qu'émotions.
Et puis il y a deux Sandrine, celle que les gens voient et celle que j'essaye de ne pas montrer. En ce moment je suis plutôt la deuxième, celle qui n'est qu'angoisse, tristesse et qui se sent terriblement seule.
La mort est la raison de cet état d'esprit, j'ai l'impression qu'elle est toujours là à attendre le moment de me prendre quelqu'un de cher.

La première fois qu'elle m'a pris quelqu'un j'avais 3 ans, cela a été ma grand-mère. C'était la mère de ma tante, de ma mère et de mon oncle. Elle avait une cirrhose, les médecins lui ont fait une ponction du foie et elle s'est éteinte dans les bras de Tata Monique.

La première mort dont je me souvienne c'est celle de mon père j'avais 13 ans. Mon père que je n'avais vu que 1 ou 2 fois en quatre ans avant qu'il ne meurt. Parce que pendant un temps il avait interdiction de me voir pour cause de violence conjugale sur sa concubine en ma présence, puis la peur s'étant estompée j'ai voulu le revoir, cela a été accordé mais en présence de quelqu'un. Il est venu 1 fois, 2 fois puis plus rien, après on a déménagé avec ma mère. Son fils est né en janvier et en février il s'est pendu.

Ensuite cet été là il y a eue Tata de Forges que j'aimais énormément. C'était la belle sœur de Tata Arlette, ma grand-mère de cœur. Pendant les grandes vacances on allait chez elle dans le petit village de Forges en Charente Maritimes avec mes grands parents. On allait chercher le lait et les œufs frais chez le fermier. Elle leur a vendu la moitié de son terrain où ils ont construit leur maison.

En juin 2001 ma mère a été hospitalisée à la clinique des Pyrénées pour des contrôles, mais le jour de sa sortie elle a fait une petite hémorragie au ventre. Je suis donc allée la voir aux soins intensifs. Elle m'a fait lire une lettre du médecin où il y avait le mot cirrhose. Je lui ai dit « tu ne vas pas faire comme ta mère !! ». Elle n'a rien répondu, là j'aurai dû comprendre.
Trois jours après elle a été transférée à Ambroise Paré, quand j'ai voulu l'appeler, mon beau-père m'a dit qu'elle était fatiguée par la ponction qu'elle avait subie.
Le lendemain, j'ai voulu appeler à 8h30 mais j'ai eu peur de la réveiller, alors j'ai attendu 12h30, elle avait été transférée aux urgences de Purpan, où j'ai téléphoné. J'ai demandé Mme Hupel et une voix m'a répondu madame Hupel est décédée à 11h15 ce matin.

Cette même année après l'AZF, j'ai reçu un courrier de la part d'un notaire m'annonçant que mon grand père paternel que je n'avais plus vu depuis l'âge de 9 ans à cause de querelle d'adulte, était décédé en juillet.

Puis été 2003, année de la canicule. Tata Monique, sœur de ma mère presque son sosie, a fait l'erreur de faire sa tournée habituelle au bar, avec la température extérieure son corps ne l'a pas supporté. En rentrant chez elle, elle était fatiguée et est partie se coucher. Pendant qu'elle dormait la température de son corps est montée à 43°C, elle est morte.

Fin 2007 Tata Arlette ma grand-mère qui m'a adoptée après la mort de ma mère, a été hospitalisée pour un poignet cassé, les médecins l'ont opérée sous anesthésie générale, son cœur était trop fragile, embolie pulmonaire, elle est morte.

4 juillet 2009, jour des 16 ans de mon fils ainé, Pépé est mort à son tour. Il avait survécu à la mort de ses deux filles mais après le décès de ma grand-mère, l'amour de sa vie, il n'avait plus la force se battre. Lui que j'avais toujours connu en pleine forme était maintenant toujours malade. Un AVC l'a frappé, pour cette raison il était en maison de convalescence. Il a été transféré à l'hôpital de La Rochelle, ses poumons s'encombraient de plus en plus. Il est mort

Il ne me reste que Tonton Gégé dont la santé est bien précaire.
C'est pourtant la seule personne à qui je peux dire « Tu te souviens ? » ou « racontes moi »

« Tu te souviens papa de ton petit poussin noir et des tours d'avion que l'on faisait avec la voiture en passant sous le tunnel. »
« Tu te souviens Tata de Forges quand tu t'énervais parce que je ne voulais pas de la crème du lait frais que tu venais de faire chauffer pour le petit déjeuner et du poème que je t'avais écrit. »
« Tu te souviens maman de nos ballades dans la forêt ou près du lac et de nos vacances en Normandie quand on dormait dans la voiture avec nos coups de soleil. »
« Tu te souviens papi Louis des glissades que je faisais dans la neige avec un sac poubelle et de la chute dans la bouse de vache dans l'étable en face du chalet. »
« Tu te souviens Tata Monique des soirées chez toi à Orly et des posters de Claude François dans ta chambre. »
« Tu te souviens Tata Arlette comme on criait après JR en regardant Dallas et le délire qu'on a tapé avec une passoire et une casserole sur la tête sur une chanson des Forbans. »
« Tu te souviens Pépé quand je venais ramasser les fruits et les légumes avec toi et quand tu m'as engueulée comme si j'avais 10 ans à plus de 25 ans parce que j'étais partie voir les vaches avec mes enfants sans prévenir. »
« Hein ! Vous vous souvenez tous comme je vous aime, mais que vous êtes partis sans que je puisse vous dire au revoir. »

Je me sens tellement seule malgré mes enfants, malgré mes amies et personne ne peut rien y changer pour l'instant.

Je me présente, je m'appelle Sandrine, j'ai bientôt 35 ans, j'ai 3 enfants, et je suis comme dans un deuil permanent, même si je ne le porte plus dans mes vêtements, même si je souris, même si je ris, mon cœur lui est vêtu de noir et je ne suis que tristesse et souffrance. Mais la vie doit continuer malgré tout, alors je souffre en silence et je me bats contre l'envie que j'ai parfois de les rejoindre. Je me battrai jusqu'à ce qu'une nouvelle force naisse en moi et qu'elle me rende encore plus grande.
Sandrine

D'autres encore font librement le récit de leur vie.

 


 La première lecture

Atelier FTLMCes paroles et ces écrits constituent une matière vivante pour le travail d'Henri Bornstein. Fin décembre 2009, il lit les premières pages de Faire tomber les murs au groupe. L'essentiel est là, la situation, les personnages principaux, plusieurs scènes sont posées.
Durant l'hiver 2010, d'autres textes seront écrits par les participants à l'atelier, faisant évoluer le récit, créant de nouveaux personnages, de nouvelles scènes. Un groupe participe à l'atelier danse toutes les semaines et explore la mise en jeu du texte.
En juin 2010, l'atelier présente une lecture publique du texte au Centre Henri Desbals.

 


La création du spectacle

A l'automne 2010, l'atelier entame les répétitions du spectacle mis en scène par Henri Bornstein. Il est assisté par Yves Gilbert et Hélène Zanon qui animent depuis le lancement du projet l'atelier danse et théâtre pour le groupe d'habitants. Certains nous quittent, d'autres nous rejoignent, la distribution évolue et le texte définitif se fixe à mesure de l'avancement de la mise en scène.

Résidence Fabrique FTLMLes 15 et 16 mai 2011, après une semaine de résidence, Faire tomber les murs est présenté pour la première fois au public du Centre Culturel Henri Desbals.
En mai 2011, le spectacle est joué à la Fabrique de l'Université Toulouse le Mirail où le spectacle reçoit un formidable accueil devant un public d'une extrême diversité.

 

Documentaire FTLM

 

En parallèle est projeté le documentaire La différence, ça sonne bien,  réalisé par Sabine Obadia durant ces deux années d'aventure.

 

 


La reprise en 2012

Les conséquences de ce succés sont nombreuses. Le groupe est invité à jouer au Théâtre National de Toulouse le 6 et 7 octobre 2012 dans le cadre de La Novela, festival des savoirs partagés 2012.

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Cette reprise est l'occasion pour les Editions Erès de publier le texte du spectacle accompagné de contributions universitaires. Faire tomber les murs, Une expérience de théâtre au cœur de la cité.

Toujours dans le cadre de la Novela, Marie Christine Jaillet directrice de recherche au CNRS de l'Université de Toulouse II - Le Mirail organise le colloque Parler des quartiers  au Centre Culturel Alban Minville.

 


Aujourd'hui, après deux années d'une aventure humaine et artistique exceptionnelle, pour ceux qui ont participé au projet, pour ceux qui ont joué le spectacle et permis d'écrire la pièce, le désir est toujours là. L'accueil du public, la reconnaissance que chacun en a retiré,  constitue un formidable encouragement à poursuivre l'aventure.

Le mur des préjugés concernant la culture est bel et bien tombé entre les mots et les corps que le théâtre a portés, un théâtre exigeant dans la forme, mais surtout un théâtre riche de la présence d'amateurs dont le jeu a témoigné d'une force étonnante.


Revue de presse

Direct Toulouse 28062010La Depeche 03/11A Toulouse 04/11La Depeche 19/04/2011